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Mythologies, 2019-2021

Chapitre III Les métamorphoses

 

Texte de Gilou Le Gruiec

 

 

         Se sentir à l’orée d’un monde et y laisser tomber les oripeaux filandreux d’une mémoire surchargée d’images, pour mieux y entrer…  C’est ainsi que j’ai vécu la découverte des photographies de Letizia Le Fur. Comme un désir diffus enfin assouvi, comme une réponse à une longue quête que je ne cessais de mener, cherchant toujours, quasi désespérée, à être tout simplement émerveillée.

        Comme toute rencontre à jamais marquante et qui nous fait grandir, celle – rare – avec la beauté, répond souvent à une attente. La mienne fut littéralement comblée par la rencontre avec les images de Letizia Le Fur. Une beauté aussi exubérante dans la forme que dans l’engouement communicatif qu’elle suscite, comme on dirait débordant de vie, d’idées, d’envies, sans retenue ni barrières. Et voilà que je me sentais tout à coup légère, joyeuse, confiante à nouveau dans le pouvoir des photographies à m’amener là-bas, de l’autre côté de ce mur qui sépare péniblement la représentation du « vrai » de l’élan vers la fiction. 

        Empruntant gaillardement les chemins de la fiction, Letizia Le Fur se libère, et nous avec, des balises formatées du réalisme, qui s’avère souvent bien pauvre quant à l’ouverture sans limites qu’apporte le rêve. Il est bon de perdre ses repères et de se laisser emporter par un récit qui provoque un choc sensitif et convoque en nous une myriade de réminiscences sensorielles pour mieux nous faire prendre conscience, paradoxalement, d’une réalité. En effet, appréhender l’univers qu’elle a intitulé Les métamorphoses, dans lequel je me suis perdue avec jouissance et absolu, me fait ressentir la fragilité de l’Homme, la fugacité du temps, la vanité de toute conquête. Je renoue là avec quelque chose non d’oublié mais de perdu, une bribe de conscience où l’Homme n’avait pas encore la présomption d’être seul maître à bord.  Ces réminiscences, prégnantes ou diffuses mais profondément inscrites en nous, semblent autant celles de notre propre enfance que celles de l’enfance d’une humanité qui arpenta cette terre il y a des millénaires et qui construisit, inventa des histoires, des légendes, des mythes, pour mieux conjurer la peur, le mystère, la beauté cruelle de la naissance conduisant inexorablement à la mort, l’amour volage, fugace, absolu.  Des mythes auxquels on se raccroche, comme si notre regard seul ne pouvait trouver aucune réponse. On renoue avec la cosmogonie des peuples où ici un taureau est un Dieu, où là, un chien a le pouvoir de changer le monde. 

       Letizia Le Fur s’est emparée de la photographie et a pris la tangente, volant avec volupté ce que la photographie a de mieux à offrir, n’en gardant que la substantifique moelle, la transformant en un merveilleux support pour mieux la transformer, la transgresser, la retravailler point par point, feuille par feuille, pierre par pierre, exacerbant les couleurs, renouant ainsi avec ses premières amours, la peinture. Ce travail minutieux de recomposition d’images est issu d’une méthode de recherche que Letizia Le Fur a mise en place très tôt, seul moyen pour se mettre au service d’un récit qui s’inscrit dans le champ rare et remarquable de la poésie pure.  L’imaginaire est pleinement aux commandes et nous embarque, quelque peu hallucinés, dans un espace-temps où le rêve est – réellement – à portée de regard. Rien ne semble vrai dans ses images, mais paradoxalement nous y reconnaissons notre lien fondamental au cosmos, à la puissante magnificence de la nature – autrement dit, nous y opérons un retour à l’essentiel et à ce qu’il y a de plus simple au monde : la mer, la terre, le ciel, seulement…

       Autant les arbres et les plantes paraissent ancrées, semblent se nourrir généreusement des éléments, autant les êtres ressemblent à des fantômes fugaces : apparitions plus que désignations, on se demanderait presque s’ils ne sont pas en train de fuir l’Histoire des siècles à venir. Se montrant ils se cachent, se cachant ils se montrent… Ils semblent plus traverser les éléments ou être traversés par eux que s’emparer de ceux-ci. De passage. Derrière la beauté de ces corps se blottirait-il une peur diffuse, une fragilité, une tentation pas encore vaine de n’être qu’un autre de ces éléments … ?

      L’œuvre de la photographe nous ramène à tout ce que nous pouvons aimer quand la puissance de l’esprit éveille l’imagination pour mieux nous faire prendre conscience, nous faire réfléchir sur le monde alentour. Nous ne sommes pas ici dans le souvenir ni dans l’espoir vain de le retranscrire : nous sommes dans une mémoire, une mémoire commune à tous les peuples de la Terre, qui s’est construite sur des mythes, des légendes, des histoires. 

      Nourrie depuis toujours de textes issus de littérature ancienne grecque et latine, Letizia Le Fur sait le pouvoir de l’imaginaire pour prendre conscience du réel. Elle s’empare d’un thème éminemment contemporain pour le tirer vers la mythologie.  Nous tendant un miroir, elle nous renvoie la vision quasi insupportable de ce que nous avons perdu en cours de route. Et s’il fallait toujours affirmer que la photographie est document, dans cette œuvre-ci, il serait tout simplement, humblement, un document sur la vie. Aujourd’hui, on crie, on gesticule comme de pauvres pantins manipulés, en butte à la destruction de notre planète. Contrairement à nombre de ses contemporains adeptes des deux pieds bien sanglés, ancrés dans le constat, en une pirouette fictionnelle, Letizia Le Fur nous rappelle par touches légères, élégantes et brossées que tout récit mythologique nous ramène à l’histoire de l’humanité… Tel Quetzalcóatl qui se mordrait la queue : du contemporain à la mythologie, de la mythologie au contemporain.

      Ovide a écrit un texte fondateur, au même titre que les aborigènes qui récitent en chansons la création et la transformation du monde. Du titre donné à cet opus, Les métamorphoses, je conserve l’idée de l’invention d’un récit poétique unique, que j’appliquerai sans vergogne aucune à celui créé par Letizia, manière de retrouver le monde par une autre fenêtre ouverte. En refermant ce livre, je me suis demandé où étaient passées les créatures qui peuplaient nos forêts.  

 

 

English version :

 

Text by Gilou Le Gruiec

       To feel you are on the edge of a world where you can discard the cumbersome trappings that once overloaded your memory, so you can get into that world more easily. This is how I felt when I first discovered Letizia Le Fur’s photographs. As though I had finally fulfilled a vague desire and found the answer to my desperate and nearly life-long quest to be simply filled with wonder.

 

       Like all encounters that leave a lasting impression and help you grow, the all too rare encounter with beauty often meets one’s expectations. Mine were fulfilled by my encounter with Letizia Le Fur’s pictures. Their beauty is as exuberant in form as in the infectious enthusiasm that they arouse, overflowing with life, ideas and desires, unrestrained and without limits. I suddenly felt light, joyful and confident once again in the capacity of photographs to take me to that place on the other side of the wall that infuriatingly separates the representation of reality from the appeal for fiction.

 

       Boldly following the path of fiction, Letizia Le Fur frees herself - and us too - from the accepted references of a form of realism which often proves to be poorer in comparison to the broad horizons that dreams offer. It is such a joy to let go of everything we know and to be swept away by a story that shakes up our senses and evokes a host of sensorial memories which, paradoxically, make us more aware of a given reality. Indeed, taking in the universe that Letizia Le Fur has entitled Métamorphoses, in which I completely and joyfully lost myself, made me feel the fragility of Man, the passing of time and the vanity of all conquests. I reconnected with something lost but not forgotten, a snippet of conscience of a time when Man did not yet presume to be the only master here on Earth. Such memories, pervasive and diffuse yet deeply ingrained in us, seem to be as much those of our own childhood as those of the childhood of a humankind that walked this Earth thousands of years ago and invented stories, legends and myths to ward off fear, the inexplicable, the cruel beauty of birth that inexorably leads to death and to fickle, fleeting and absolute love. Myths that we cling on to, as if our eyes alone could not find the answers. Through this body of work we reconnect with the cosmogony of those who believe that a bull is a god or that a dog has the power to change the world.

 

      Letizia Le Fur embraces the photographic medium and slips away, delightfully taking the best of what photography has to offer with her. She keeps only the substance of its core in order to transform, disobey and rework it dot by dot, leaf by leaf, stone by stone, enhancing colours and thereby returning to her first love which is painting. Letizia Le Fur’s meticulous way of recomposing pictures comes from a research method that she developed early on. It’s the only means she has to devote herself to a narrative that falls within the rare and remarkable domain of pure poetry. Imagination rules without compromise, taking us, somewhat dazed, to a time and space where dreams are – really - within view. Nothing seems real in Letizia Le Fur’s pictures, yet we paradoxically see our fundamental connection to the cosmos and to nature’s powerful glory in them. In other words, her pictures take us back to the essentials, to the simplest things in the world: the sea, the earth, the sky…

 

      Whilst trees and plants seem to be firmly rooted and to feed copiously on the elements, the beings resemble evanescent ghosts. They look more like apparitions than actual beings and make you wonder if they are perhaps fleeing the History of centuries to come. By showing themselves, they hide and by hiding, they show themselves. Like fleeting beings, they’re not trying to control the elements. Rather they seem to pass through them or even to be passed through by them. Perhaps behind the beauty of these bodies there is a vague fear, a fragility, the hope that they themselves can still become part of the elements. 

 

      The photographer’s work takes us back to all there is to love when the power of the mind awakens the imagination and makes us more aware and mindful about the world surrounding us. This is not a recollection nor a vain attempt to transcribe it. We are dealing with the kind of memory shared by all the people on Earth, a memory that was built on myths, legends and stories.

 

      Long a reader of the Classics, Letizia Le Fur knows how imagination can make us more aware of reality. She takes a prominent contemporary theme and links it to mythology. Holding a mirror up to us, she shows us the almost unbearable image of all that we have lost along the way. And while we must always affirm that photography is a means of documentation, in this instance it simply and humbly documents life. Nowadays, facing the destruction of our planet, we shout and flail our arms like string puppets. Unlike many of her contemporaries who are almost obsessional about facts, through a single fictional pirouette Letizia Le Fur reminds us with light and elegant brushstrokes that every myth brings us back to humanity’s history. And so, like Quetzalcoatl biting his own tail, the present leads us back to mythology and mythology leads us back to the present.

 

      Just as the Aboriginal Australians recount the creation and transformation of the world through songs, so did Ovid in his foundational text. From the very title they share, Métamorphoses, I defend without hesitation the link between Ovid and Letizia’s unique poetic narratives. Indeed, they both show us a way to rediscover the world through another open window.

 

      When I closed this book, I wondered what has become of all the creatures that once populated our forests.